1 : Missive

       Il y avait trois wagons restaurants immenses, c’était impressionnant. Tout transpirait le luxe ; des napperons crème aux petits vases garnis de fleurs pourpres, les rideaux en velours dans les mêmes tons, ainsi que le tapis sous ses pieds, piqueté d’or. Les chaises à hauts dosserets présentaient un coussin rembourré pour soulager le séant de l’élite. Jean-Boniface pesta, il n’avait pas sa place ici. Jabun n’était plus là, sans doute cherchait-il sa cabine lui aussi. Un homme distingué, un monocle sur son œil gauche, le précéda. Il le remarqua, s’arrêta, puis posa ses deux valises en cuir. Vêtu d’un épais manteau gris foncé et vert, une cravate émeraude, un pantalon sur mesure et un veston assorti ; il lissa sa moustache grise. Les cheveux sur son crâne rebiquaient en anglaises.

    Oh, mais vous êtes… le Professeur Delafonk ?

    Oui, c’est bien moi. Et vous êtes ?

    Je suis le Professeur Helbman, de la Maison du Cerf Automnal.

    Il y a beaucoup de Maisons ?

    6 Majeures et 6 Mineures.

    Ah oui ? Je ne sais pas comment ça fonctionne…

    Laissez-moi vous expliquer, mais hâtons-nous dans nos quartiers, c’est bruyant par ici…

      Visiblement, le Professeur Helbman connaissait le train comme sa poche. Sans doute avait-il l’habitude d’effectuer le trajet. Il s’arrêta devant une des douze portes qui s’espaçaient, frappées du nom de leur propriétaire respectif à l’or rouge, un matériau rare et précieux. La clé dorée tourna dans la serrure et il entra. Il posa ses valises avec soulagement et se redressa en craquant. À 64 ans, ses rhumatismes le faisaient souffrir. Mais il ne devait pas se plaindre, ce cher Gregory souffrait bien plus que lui.

    Oh, mais peut-être souhaitez-vous vous délester, suis-je bête ! Vos quartiers sont vides depuis 3 ans, je ne suis pas certain qu’ils seront adaptés… Vous devriez demander à Vera de s’en charger.

    Vera ?

    La bonne. Elle nettoie ici. Elle fait du très bon travail. Mais nous n’étions pas sûrs que vous viendriez, voyez-vous… Cela fait 3 ans que nous vous avons contacté… La Maison du Chat Noir est vide depuis tout ce temps…

    Personne n’a pris mes fonctions ?

    Non. Votre chambre est tout au fond.

            Il pointa son index ganté de blanc. Cet homme transpirait l’élégance. Mais loin d’être snob, il se montrait chaleureux et bienveillant. Jean-Boniface s’éloigna jusqu’à la porte qui présentait son nom dans une écriture trop sophistiquée à son goût. Comment allait-il se fondre dans ce cadre de vie de richards ? Il ouvrit. La porte grinça légèrement. Elle n’avait pas servi depuis longtemps, sans doute bien plus que 3 ans. Peut-être que son père avait élu domicile à Almach’ Sabrelune ? Une fine couche de poussière recouvrait les lattes de bois clair. Ces dernières craquèrent sous ses pieds chaussés de cuir tressé rudimentaire. Des toiles encoignaient les murs. Jean-Boniface frissonna, il avait beau maîtriser les forces obscures, il détestait les araignées. Il zapperait toutes les leçons les concernant, ses élèves se débrouilleraient sans…