1 : Missive

Jean-Boniface se demanda où sa lettre avait pu se perdre durant trois années. Il l’inspecta, la huma. Elle sentait la rose et l’eucalyptus. Légèrement froissée, mais parfaitement lisible, d’une écriture soignée, tout en boucles, en hauteur. Il fallait une extrême patience pour se donner la peine d’esquisser une si belle calligraphie.

      Une femme en tenue indigo et or l’observa quelques secondes avant de l’apostropher.

    Vous vous êtes trompé de wagon. Monsieur Jean-Boniface Delafonk, c’est bien ça ?

      Des plumes prolongeaient son visage, ses mains, son dos… Elle ressemblait à une chouette, sans doute y était-elle apparentée.

    Oui, c’est bien moi.

    Votre cabine est en première classe, avec les autres professeurs.

    J’ai ma propre cabine ?

      Habitué à l’aridité des terres de Gwarana, où la nourriture demeurait un mets précieux ; se voir offrir un tel luxe choquait le Mage. La dame écarquilla ses grands yeux mobiles.

    Bien sûr… Au fait, qu’est-ce qui vous retenait ces trois dernières années ?

    Je chassais le mal dans mon village. D’ailleurs, je viens à peine de recevoir la lettre.

    Seulement maintenant ?

      Elle soupira. Il enchaîna :

    Comment tu t’appelles ?

    Mme Effraie.

    Comme la chouette ?

      Son nez ressemblait fortement à un bec.

    Oui, comme la chouette… Vous n’avez jamais voyagé jusque-là ?

    Rarement. J’aime mon village.

    On raconte que vous avez 500 ans.

    Hey, 439 !

      Elle pouffa.

    Oui, c’est presque pareil, pour vous ça ne doit pas faire grande différence.

    Non, c’est sûr. Mais quand même.

    Au fait, mes condoléances pour votre père.

    Oh, je ne le connaissais pas tellement, donc ne vous en faites pas.

    Ah, d’accord… Bien, votre cabine est tout à gauche, après le réfectoire et le bar.

    Il y a un bar ici ?

    Oui, ce train dispose de tout le confort nécessaire. Le voyage sera long.

    Long comment ?

    2 semaines.

    Héééé ! C’est très long ça !

    Autant rendre le trajet agréable.

      Elle lui tendit la clé de sa cabine. Jean-Boniface s’en empara et emporta sa petite mallette vers la gauche, titubant lorsque le train cahotait trop vivement. Il préférait la terre ferme… Quantité de monde se pressait, se croisait, discutait dans un brouhaha continu. Ça non plus, il n’aimait pas… Dans son village, ils étaient peu nombreux. Il trouvait toujours des moments de calme en s’isolant. Bon, s’il avait sa propre cabine, il aurait peut-être un peu de répit.